Villes bleues, Ile Bleue
     
Villes bleues, Ile Bleue
« Je crois avoir un but bien défini. — Si je l’atteignais jamais, il s’expliquerait de lui-même ; si je ne dois pas l’atteindre, à quoi bon te l’exposer ici ? — Admets seulement que j’aime passionnément le bleu, et qu’il y a deux choses que je brûle de revoir : le ciel sans nuages, au dessus du désert sans ombres. »

Eugène Fromentin Un été dans le Sahara



On part en voyage. Mais partir n’a jamais permis d’aller nulle part. De sorte que dans l’imaginaire des voyageurs, partir c’est toujours déjà revenir.

Il est possible de combiner l’espace avec le temps de bien des façons, chacune de ces combinaisons produisant des figures et des images qui permettent de développer une rhétorique et une poétique à partir d’une ligne mobile dont le voyage constitue la métaphore. Si la combinatoire est sans limites, les éléments qui la composent s’organisent suivant le nombre et la quantité en deux séries de relations selon que le temps est avec l’espace dans un rapport de dissolution ou de saturation.

Dans la première série, les signes que le voyageur rend visibles dans la ville, la région ou le pays qu’il visite, renvoient toujours à un ailleurs supposé perdu ou à venir. En poussant à l’extrême, on peut dire que le temps chasse l’espace, ou plutôt en détruit l’homogénéité interne. Aucune place n’est désormais tenable parce qu’il est impossible d’en marquer la position toujours mise en rapport avec ce qu’elle n’est pas, dans un mouvement d’absorption sans fin : « Anywhere out of the world. » C’est la fuite régressive ou prospective qui préside au voyage romantique et qui obéit à ce que l’on pourrait appeler un principe d’insuffisance.

Dans la seconde série, l’espace est comme submergé de signes. Si, là encore, on radicalise, on considère qu’il n’y a d’ailleurs qu’ici, comme si le temps s’étant cristallisé dans les choses nécessitait cette fois que chaque partie de l’espace soit prise en charge dans une multiplication indéfinie des points de vue, qui ne peut cependant en épuiser tous les aspects.

Gilles A. Tiberghien, Le principe de l’axolotl & suppléments

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